Frelon asiatique photo@Flickr
Installer des pièges au printemps pour capturer les reines de frelon asiatique est une méthode souvent évoquée pour limiter l’expansion de l’espèce. L’idée paraît simple : moins de reines signifie moins de nids durant l’été. Mais que disent réellement les données scientifiques ? Une analyse de plusieurs campagnes de piégeage menées en Suisse entre 2024 et 2025 montre que les pièges actuels capturent très peu de frelons… et beaucoup d’autres insectes.
Depuis l’arrivée du frelon asiatique à pattes jaunes (Vespa velutina nigrithorax) en Europe, de nombreux apiculteurs et citoyens cherchent des moyens de limiter sa progression. L’une des méthodes les plus mises en avant consiste à installer des pièges au printemps pour capturer les reines fondatrices. L’idée semble logique : moins de reines survivantes signifierait moins de nids durant l’été.
Mais cette stratégie fonctionne-t-elle réellement ? Et quels sont ses effets sur les autres insectes ?
Pour répondre à ces questions, une équipe de chercheurs, biologistes et apiculteurs ont analysé différentes campagnes de piégeage réalisées en Suisse entre 2024 et 2025. Les résultats apportent un éclairage important sur l’efficacité — et surtout les limites — de cette méthode.
Une idée séduisante et ancienne
Le principe de piéger les reines au printemps n’est pas nouveau. Il avait déjà été envisagé dans les années 1960 en Nouvelle-Zélande pour lutter contre une autre espèce invasive, la guêpe germanique (Vespa germanica).
Les chercheurs avaient alors observé un phénomène inattendu : même lorsque de nombreuses reines étaient éliminées, le nombre de colonies de guêpes restait relativement stable l’été suivant. En effet, il suffit qu’une petite fraction des reines survive pour maintenir la population.
Le frelon asiatique possède un potentiel de reproduction comparable. Un seul nid peut produire plusieurs centaines de futures reines à la fin de la saison. La grande majorité de ces futures reines ne survit pas à l’hiver, mais celles qui réussissent à passer la mauvaise saison disposent encore d’une marge importante pour fonder de nouvelles colonies.
Au printemps, la mortalité naturelle reste d’ailleurs très élevée : conditions météorologiques difficiles, manque de nourriture, compétition entre reines ou encore usurpation de nids. Dans ces conditions, capturer quelques reines dans des pièges n’a souvent donc qu’un impact limité sur la population globale. Ainsi, non seulement les pièges ne permettent pas de capturer un nombre suffisant de reines pour réduire le nombre de nids ultérieurs, mais ils présentent également un manque de sélectivité et leur impact sur le nombre de capture d’insectes non-cible peut être non négligeable.
Une vaste analyse de piégeages en Suisse
Afin d’évaluer concrètement la situation, sept campagnes de piégeage ont été analysées dans différents cantons suisses, notamment à Genève, Neuchâtel, Vaud, Valais, Argovie, Berne et dans le Jura.
Dans ce cadre, la Fondation Rurale Interjurassienne (FRI) a notamment contribué, aux côtés du CABI, à la campagne de piégeage menée en 2025 dans le Jura et le Jura bernois. Cette implication s’inscrit dans ses activités de terrain mêlant recherche appliquée, vulgarisation et accompagnement des apiculteurs face au frelon asiatique.
Ces études ont mobilisé des scientifiques, des apiculteurs et des bénévoles. Au total, 1 313 pièges de différents modèles ont été installés entre mars et juin, période correspondant à l’activité des reines fondatrices.
Plusieurs types de pièges ont été testés, parmi lesquels :
- VespaCatch
- VespaCatch Select
- VelutinaTrap
- Ornetin
- Good4Bees
- TapTrap
- Jabeprode
- des modèles imprimés en 3D
Les pièges contenaient généralement un appât sucré, parfois mélangé à de la bière, du vin, du vinaigre ou de la levure afin d’augmenter leur attractivité pour les frelons.
Chaque semaine, les pièges étaient contrôlés et les insectes capturés comptés.
Un résultat sans appel : très peu de frelons piégés
Les chiffres obtenus par les différentes campagnes sont particulièrement révélateurs. Sur l’ensemble des campagnes, 329 265 insectes ont été capturés. Parmi eux :
- 686 frelons asiatiques
- 328 579 insectes non ciblés
Autrement dit, plus de 99 % des captures concernaient d’autres insectes que le frelon asiatique.
En moyenne, un piège installé durant toute la saison a capturé :
- 0,5 frelon asiatique
- 250 autres insectes
Lorsque l’on considère les variations entre les sites et les types de pièges, la moyenne monte même à environ 1 frelon capturé pour près de 1 300 autres insectes qui le sont aussi.
Ces chiffres montrent clairement que les pièges actuellement disponibles sont peu efficaces pour capturer des frelons asiatiques.
Des pièges peu sélectifs
Au-delà de leur efficacité limitée dans la capture de frelons asiatiques, les pièges présentent donc cet autre problème : leur faible sélectivité.
Les appâts utilisés attirent en réalité une grande variété d’insectes à la recherche de sucre. Parmi les victimes figurent notamment :
- des mouches
- des guêpes
- des frelons européens
- parfois des abeilles domestiques
- de nombreux petits insectes encore moins visibles
Dans la plupart des études, les mouches et autres petits insectes représentaient la grande majorité des captures.
Certains pièges se sont montrés légèrement plus efficaces que d’autres pour capturer des frelons asiatiques. Par exemple, le modèle VespaCatch a obtenu les meilleurs résultats en nombre de frelons capturés. Mais ce même piège a aussi tué de très grandes quantités d’insectes non ciblés, ce qui en fait l’un des moins sélectifs.
D’autres modèles capturent moins d’insectes au total, mais leur efficacité contre le frelon reste très limitée.
Des impacts possibles sur l’écosystème
On entend parfois que ces captures seraient peu problématiques parce qu’il ne s’agit « que de mouches » ou de petits insectes. Pourtant, ces organismes jouent un rôle indispensable dans nos écosystèmes.
Beaucoup participent à nous fournir des services écosystémiques essentiels notamment comme :
- la pollinisation
- la décomposition de la matière organique
- la régulation naturelle de certains ravageurs
Les éliminer massivement peut donc avoir des effets indirects sur la biodiversité locale.
Le cas des abeilles domestiques mérite aussi une attention particulière. En début de saison, lorsque les fleurs sont encore rares, les abeilles peuvent être attirées par les appâts sucrés. Dans certains pièges, elles survivent, mais cette situation peut favoriser la transmission de maladies ou contaminer le miel avec les substances présentes dans les appâts.
Le piégeage massif ne freine pas l’invasion
Les campagnes de piégeage massif réalisées dans certains cantons offrent également un enseignement important.
Dans le Valais, par exemple, plus de 500 pièges ont été installés au printemps 2024. Résultat : seulement deux frelons asiatiques capturés, alors que plusieurs nids ont été découverts durant l’été.
L’année suivante, malgré 376 frelons capturés, le nombre de nids détectés dans le canton a continué d’augmenter.
Une situation comparable a été observée dans le canton de Vaud : malgré des centaines de reines piégées, le nombre de nids recensés est passé d’environ 230 en 2024 à près de 1 000 en 2025.
Ces observations confirment donc ce que plusieurs études scientifiques avaient déjà suggéré : le piégeage printanier – même massif – ne semble pas suffire à ralentir l’expansion du frelon asiatique.
Alors… quelles stratégies privilégier ?
Face à ces résultats de manque évident de sélectivité et d’efficacité des pièges actuels, l’équipe de recherche recommandent d’éviter le piégeage printanier comme outil de gestion du frelon asiatique. Elle préconise également de remettre en question les promesses commerciales qui ventent sélectivité et efficacité des modèles de pièges actuels.
Finalement, les chercheurs recommandent de concentrer les efforts sur des méthodes jugées plus efficaces. La priorité devrait ainsi être donnée à :
1. La recherche et la destruction correcte des nids
Identifier et éliminer les nids, en particulier les nids primaires au printemps, reste l’une des méthodes les plus efficaces pour limiter la propagation.
2. L’adaptation des pratiques apicoles
Certaines stratégies (comme maintenir des colonies fortes ou placer des muselières par exemple) permettent de protéger les ruchers dans les zones où le frelon est déjà installé.
Un débat toujours ouvert
Ces résultats ne signifient pas que la recherche doit s’arrêter. Au contraire, ils montrent que de meilleurs outils sont nécessaires.
Des travaux sont par exemple en cours pour développer des appâts plus spécifiques, notamment à partir de phéromones. Pour l’instant, ces pistes restent encore limitées, car certaines substances attirent uniquement les mâles, produits tard dans la saison.
En attendant de nouvelles solutions, les données disponibles suggèrent que le piégeage printanier avec les pièges actuels ne constitue pas une stratégie de gestion efficace du frelon asiatique et peut avoir des effets négatifs sur d’autres insectes et sur la biodiversité qui nous rend des services essentiels.
La gestion de cette espèce invasive reste donc un défi complexe, qui nécessite une collaboration étroite entre scientifiques, autorités et apiculteurs.
Pour aller plus loin:
Article original paru dans la Revue suisse d’apiculture n°3 2026, Seehausen et al. « Sélectivité et efficacité du piégeage des reines de frelons asiatiques à pattes jaunes au printemps » : https://revue.abeilles.ch/selectivite-et-efficacite-du-piegeage-des-reines-de-frelons-asiatiques-a-pattes-jaunes-au-printemps/
Pour l’équipe de recherche,
Gaëlle Beureux
Pour toute question ou complément d’information, vos conseiller∙ère∙s FRI se tiennent volontiers à votre disposition.


